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Charia, Facebook, drogues: le quotidien des recrues de l’EI

De nouveaux témoignages sur l’organisation État islamique surgissent régulièrement. Dernier livre en date, "Isis: Inside the Army of Terror" (littéralement "EI : Dans les rangs de l'armée de la terreur"). Dans cet ouvrage, le chercheur Hassan Hassan et le journaliste Michael Weiss entendent apporter un nouvel éclairage sur le quotidien des combattants du groupe État islamique et notamment sur leur formation.

En atten­dant la sor­tie de son livre, Isis: Inside the army of ter­ror chez l’édi­teur new-yorkais Regan Arts, Has­san Has­san détaille quelques étapes de l’embrigadement des nou­veaux arrivants et souligne l’im­por­tance de l’idéolo­gie du groupe État islamique (EI), dans un arti­cle du Guardian.

Il revient sur les par­tic­u­lar­ités idéologiques de l’or­gan­i­sa­tion EI et sa volon­té de revenir à un islam pré­ten­du­ment authen­tique. Le groupe ordonne ain­si à ses imams d’articuler l’enseignement religieux sur 3 points : le Tawhid (monothéisme strict), le bida’a (dévi­a­tion religieuse, c’est-à-dire savoir recon­naître les enne­mis de la reli­gion) et le wala wal bar­ra (fidél­ité à l’islam, désobéis­sance à tout ce qui n’est pas islamique). Mais cette for­ma­tion dépasse le strict cadre de la religion.

Interrogatoire et endoctrinement

Has­san Has­san relate ain­si le témoignage de Ghan­nam, ancien jihadiste qui a fui le groupe État islamique: 

“D’abord ils vous tes­tent. Ils par­lent avec vous pen­dant un moment, ils véri­fient votre con­nais­sance de la reli­gion, ils par­lent de tout avec vous, notam­ment du régime alaouite et de l’armée syri­enne libre et des autres groupes dans l’erreur. C’est très éprouvant.”

Has­san Has­san explique ensuite que les nou­velles recrues passent entre deux semaines et un an dans des camps d’endoctrinement. Ils y reçoivent un enseigne­ment mil­i­taire et poli­tique, tourné vers la charia (loi islamique).

Ils peu­vent, dans l’in­ter­valle, être déployés à des check­points mais jamais en pre­mière ligne. À tout moment, ils sont sus­cep­ti­bles d’être punis ou ren­voyés dans ces camps en cas de mau­vais comportement.

Initiation à l’arabe et culte du martyr

Si le livre promet d’ap­porter une descrip­tion plus com­plète de l’embrigadement et des mis­sions des jihadistes, plusieurs témoignages en ont déjà fait état. 

Dans un arti­cle de l’Ex­press, Ahmad, ancien com­bat­tant de l’EI qui a déserté vers la Turquie, explique avoir passé « des journées et, surtout, des soirées entières d’endoctrinement ». Les jihadistes occi­den­taux font l’ob­jet d’une atten­tion par­ti­c­ulière. Sou­vent fraîche­ment con­ver­tis sur inter­net et peu instru­its, ils « sont ini­tiés à la langue arabe et aux pré­ceptes de l’is­lam par l’in­ter­mé­di­aire de tra­duc­teurs maghrébins, notam­ment tunisiens » pré­cise t‑il.

Le prin­ci­pal enjeu de cette enseigne­ment est d’é­touf­fer la peur devant la mort. C’est seule­ment une fois qu’on estime les “élèves” suff­isam­ment imprégnés de reli­gion pour espér­er mourir en mar­tyr qu’ils peu­vent être envoyés au front,  comme l’explique un jihadiste français repen­ti dans une inter­view à France 2.

Des drogues pour mieux combattre

Mais le fanatisme ne suf­fit pas. Plusieurs témoignages font égale­ment état de l’usage de drogues comme le Cap­ta­gon (amphé­t­a­mine) chez les sol­dats de l’EI, afin d’ignorer la douleur et la fatigue. Dans un reportage pour Vice news, un mem­bre du Hezbol­lah qui s’est bat­tu en Syrie raconte :

“Ils pren­nent du Cap­ta­gon (amphé­t­a­mine), pour se ren­dre insen­si­bles et rester con­cen­trés sur l’objectif. On a cap­turé un groupe de 15 [jihadistes de l’EI], ils avaient de grandes quan­tité de pilules sur eux. Ils arrivent sur le champs de bataille par groupe de 50 ou 60, mais sans com­pé­tences mil­i­taires. Ils se lèvent et dis­ent “debout, allons tuer!” Il ne sen­tent pas les blessures à cause des pilules.”

Peu de combattants occidentaux en première ligne

Mais par­venir sur un champ de bataille est encore une autre affaire pour les sol­dats venus de l’ouest. Les occi­den­taux sont sou­vent traités dif­férem­ment, comme l’explique Was­sim Nasr, jour­nal­iste et spé­cial­iste des mou­ve­ments jihadistes dans un arti­cle de France 24:

“Beau­coup des jihadistes français évolu­ant en Syrie ne sont pas en pre­mière ligne, (..) en arrivant dans des camps d’entraînement, ils sont jugés, jaugés et cha­cun est affec­té à un domaine de com­pé­tence en par­ti­c­uli­er : la com­mu­ni­ca­tion sur les réseaux soci­aux, les explosifs, la cui­sine, etc. Il n’y a pas d’unités de com­bat­tants français sur le ter­rain, à la dif­férence d’autres nation­al­ités, comme les Maro­cains par exemple.”

Jean-Pierre Fil­iu, pro­fesseur à Sci­ences-Po Paris explique dans l’Ex­press : “Le pre­mier ordre que reçoit main­tenant un volon­taire européen quand il arrive en Syrie est de ramen­er cinq de ses copains et proches. On lui demande très vite de con­tac­ter de nou­veaux can­di­dats sur Face­book, Twit­ter et autres réseaux soci­aux.” 

La méfiance des officiers

Le com­porte­ment de ces occi­den­taux agace par­fois les cadres du groupe État islamique. Dans l’ar­ti­cle de France 24, le jihadiste Omar Omsen,  cri­tique les jeunes recrues : “Ils man­gent des sand­wichs toute la journée, vont au cyber le soir et c’est tout ce qu’ils font”.

David Thom­son explique, tou­jours dans cet arti­cle, que “cer­tains se sont vu rap­pel­er à l’ordre par leur émir” à cause de leur com­porte­ment, notam­ment l’usage peu pré­cau­tion­neux qu’ils font des réseaux sociaux.

Cela accentue un peu plus les frac­tures entre les com­bat­tants locaux et étrangers : “Les jihadistes arabes leur reprochent [aux occi­den­taux] de ne pas par­ler l’arabe et surtout de ne pas être fiables (la peur de l’in­fil­tra­tion par des mem­bres des ser­vices de ren­seigne­ments)explique à l’Ori­ent le jour Alain Rodi­er, spé­cial­iste du ter­ror­isme. David Thom­son estime que 90% des volon­taires occi­den­taux ne par­lent pas arabe.

Une fois embri­gadé, dif­fi­cile de fuir l’organisation. Le groupe con­fisque les passe­ports et men­ace de pub­li­er les noms et pho­tos des déser­teurs, selon le témoignage d’un repen­ti jihadiste européen.

Pho­to d’en-tête : Daech, nais­sance d’un État ter­ror­iste. Cap­ture d’écran du doc­u­men­taire, 10 févri­er 2015, Arte, cre­ative commons.