« Le padel c’est un sport ludique et de partage avant tout », raconte Keny Guinaudeau, salarié du club Pure Padel, ouvert il y a trois mois à Montaigu, en Vendée. Lui-même pratiquant, il voit chaque jour de nouveaux joueurs découvrir cette discipline qui séduit.

Le padel voit le jour en 1969 au Mexique, de la frustration d’un tennisman. Enrique Corcuera, souhaite installer un court de tennis mais manque d’espace dans son jardin pour construire un terrain traditionnel. Il transforme alors cette contrainte en innovation : un court réduit, fermé par des murs, où la balle peut continuer à jouer après un rebond sur les parois. Ce nouveau sport mettra des décennies à convaincre les Français, passant d’abord par l’Espagne où il deviendra sport national. Mais ces dernières années il est en plein boom.
En 2015, la France comptait à peine 175 terrains de padel. Dix ans plus tard, ils sont plus 4 000. En une décennie, le padel est passé d’une pratique confidentielle à un phénomène sportif et économique, accompagné d’une forte hausse du nombre de pratiquants, estimés à environ 800 000, dont 250 000 licenciés à la Fédération française de tennis. La proximité géographique avec l’Espagne et le climat doux et adapté à une pratique en extérieur expliquent pourquoi la démocratisation du padel se fait par le Sud. À ses débuts, le padel se joue principalement sur des terrains outdoor. Occitanie, Provence-Alpes-Côte d’Azur, Nouvelle-Aquitaine… ici le soleil permet une pratique toute l’année. Dans les Bouches-du-Rhône, l’Hérault et les Alpes-Maritimes par exemple, on compte environ 12 851, 9 403 et 5 915 compétiteurs de padel, en 2026.
« Le Covid nous a aidés »
Parmi les villes pionnières, Toulouse occupe une place particulière. Au club ACE Padel de Toulouse-Colomiers (anciennement 4PADEL Toulouse Colomiers), Nil Torset, responsable adjoint, se souvient d’un marché encore très limité il y a quelques années. « Il y a six ans, il n’y avait qu’un seul gros club à Toulouse », explique-t-il. Lorsque son établissement ouvre, il y a cinq ans, le modèle est encore incertain. Le club compte aujourd’hui onze terrains, dont huit couverts et trois extérieurs, mais Nil Torset se rappelle qu’au début : « ça ne marchait pas tellement ».
Le véritable accélérateur arrive durant la crise sanitaire et les joueurs se multiplient vraiment entre 2021 et 2022. « Le Covid nous a aidés. Au sortir du confinement les gens voulaient tester de nouvelles pratiques et s’amuser ».
Pour le dirigeant du club, l’essor ne repose pas uniquement sur cet effet de contexte. C’est une dynamique qui semble durable et qui se traduit aussi économiquement : d’après les données du registre national des entreprises, le club affiche un chiffre d’affaires de 1,29 million d’euros en 2024 soit un an après son ouverture avec une marge brute de 88,5 % et un résultat net de 133 000 euros.
La demande croissante continue d’alimenter l’ouverture de nouvelles structures. Alors que plusieurs clubs doivent encore ouvrir prochainement dans la région toulousaine, le gérant estime qu’ils peuvent au contraire répondre à une demande encore supérieure à l’offre. « Plus il y a de clubs, moins il y a de joueurs frustrés », explique-t-il.
Un essor désormais national
Il apparaît que le boom du padel gagne progressivement des territoires encore émergents. La Vendée illustre cette nouvelle phase d’expansion. Alexandre Bourgoin, fondateur des deux clubs Pure Padel à Montaigu et à la Roche-sur-Yon, a découvert le sport après vingt ans dans le secteur bancaire et plusieurs années dans le tennis associatif.
« À l’origine, ce n’était pas forcément un projet lucratif. On voulait créer quelque chose autour d’un sport qu’on aimait », raconte-t-il. Sa structure a ouvert il y a trois mois dans une zone où l’offre était encore limitée. Le succès est rapide. « Les chiffres de développement sont dingues, il y a une vraie euphorie », reconnaît-il. Ici, le boom du padel est plus tardif. Au 1er janvier, la Vendée ne comptait encore aucun club de padel. Quelques mois plus tard, plusieurs structures se développent à Chantonnay, Aizenay ou encore aux Sables‑d’Olonne. Mais il faut calmer les ardeurs et rester vigilant. Ce n’est pas l’Eldorado. »
Le fondateur vise un public très large : s’il observe principalement des joueurs entre 30 et 50 ans, il a pour ambition « de créer des jeunes joueurs » notamment grâce au développement d’écoles de padel où les cours seraient aménagées pour laisser plus de place à la pratique.
Contrairement au tennis « on s’amuse directement »
Si on peut penser que le padel est un effet de mode, pour Nil Torset, la raison principale serait dans l’expérience proposée aux joueurs : « on s’amuse directement ». Contrairement au tennis, où l’apprentissage peut être long avant de parvenir à enchaîner des échanges, le padel permet très rapidement de prendre du plaisir, même pour des débutants. Le terrain plus petit, les rebonds sur les parois et la dynamique du jeu rendent les échanges plus faciles à maintenir.
Keny Guinaudeau, partage ce constat : « C’est un peu moins technique que le tennis. On n’a pas besoin non plus d’aller chercher les balles car elles restent dans la cage ». Pour lui, cette simplicité d’accès explique en partie pourquoi de nombreux nouveaux joueurs accrochent dès leurs premières séances. C’est notamment le cas de Clémence qui a commencé à jouer au padel lors de l’ouverture du club il y a trois mois et qui déjà confirme « progresser rapidement », ce qui renforce sa motivation.
Cette accessibilité technique s’accompagne d’une forte dimension sociale. Dans de nombreux clubs, le padel ne se limite pas à la pratique sportive : il s’inscrit dans un véritable lieu de vie, avec des espaces de convivialité, des rencontres entre joueurs et une organisation régulière de tournois. D’après une étude de 2025 menée par l’Observatoire du Padel, 62 % des joueurs déclarent avoir commencé le padel parce qu’un ami, un proche ou un collègue y jouait déjà. Et « beaucoup de gens se sont fait des amis grâce au padel », souligne le responsable adjoint de ACE Padel de Toulouse-Colomiers. Joe et Alexis, également joueurs en Vendée, évoquent avant tout l’ambiance « cool » autour du padel.
Le padel reste néanmoins majoritairement masculin, les femmes représentant 13 à 15% des pratiquants en 2026 d’après Padel Magazine. La sociologue Marine Fontaine, maîtresse de conférences en STAPS à l’Université Gustave Eiffel étudie actuellement l’institutionnalisation de cette discipline au sein de la Fédération Française de Tennis. Ses recherches interrogent notamment le profil et le sexe des pratiquants et les effets du développement du padel sur l’accès au sport. Selon elle, la faible présence féminine est avant tout révélatrice de mécanismes de socialisation sportive encore genrés. Elle souligne toutefois que les enjeux d’inclusivité ne se limitent pas uniquement à la question du genre : le coût des infrastructures et de la pratique peut également créer des barrières sociales, tandis que « certaines contraintes matérielles rendent encore difficile l’accès aux personnes en situation de handicap ». Son enquête, qui débutera en septembre, permettra d’approfondir ces questions et d’analyser plus précisément si le développement du padel élargit réellement l’accès à la pratique sportive ou s’il reproduit certaines inégalités existantes.
Un marché en forte croissance, mais de plus en plus concurrentiel
Chez Esprit Padel Shop, le leader français spécialisé dans la vente de matériel de padel, Pierre Mercier observe une transformation rapide du secteur. Arrivé dans l’entreprise en 2021, peu après sa création en 2020, il a vu l’activité changer d’échelle : « Avant le Covid, le marché était déjà porteur, mais après 2021–2022, ça a vraiment explosé. On a connu des croissances multipliées par deux ou trois au niveau du chiffre d’affaires », explique-t-il. Si cette progression ralentit aujourd’hui par rapport aux premières années, elle reste néanmoins positive : « Il n’y a pas de ralentissement brutal. Le marché est encore en train de se développer. »
Les ventes révèlent également une évolution du profil des pratiquants. Longtemps associé à des joueurs plus âgés issus du tennis, le padel attire désormais une population plus large. « Il y a quatre ou cinq ans, on voyait surtout des personnes de plus de 40 ans. Maintenant, c’est beaucoup plus équilibré entre 20 et 50 ans », observe le commercial. Cette diversification se retrouve dans les comportements d’achat : une partie importante des clients revient régulièrement pour renouveler son équipement, acheter des accessoires ou changer de raquette, signe d’une pratique qui s’installe dans la durée.
La diffusion géographique du padel confirme également cette phase d’expansion. Initialement concentrée dans le Sud et le Sud-Ouest, la pratique gagne progressivement d’autres territoires, notamment les grandes agglomérations comme Paris ou Lyon. Le marché tend ainsi à devenir plus homogène à l’échelle nationale. Mais le marché devient très concurrentiel. La multiplication des acteurs entraîne une « bataille commerciale » et il devient compliqué de débuter pour les nouveaux entrants.
Le cas suédois
Attention tout de même à la saturation. L’expérience suédoise rappelle qu’une maturation trop rapide peut aussi fragiliser un marché. En quelques années, le pays a vu les terrains se multiplier avant de connaître un important réajustement. Jovan Bugarcic, entrepreneur serbe spécialisé dans le marketing et les stratégies de développement international s’est intéressé au phénomène suédois comme un exemple de dynamique de marché.
Selon lui, l’erreur n’est pas venue du sport lui-même mais de l’emballement autour de celui-ci. Après la crise sanitaire, la demande a explosé. « Les Suédois, comme beaucoup, voulaient faire du sport et tester de nouvelles pratiques », raconte-t-il. Pendant quelques années, le marché a connu une croissance exceptionnelle, portée par un enthousiasme massif des pratiquants et des investisseurs. Cette « pratique tendance » a rapidement attiré de nombreux projets. « Beaucoup de terrains ont ouvert partout, trop rapidement, avec trop d’investissements » observe Jovan Bugarcic. Le problème est apparu lorsque l’offre a commencé à dépasser la demande réelle.
Il compare ce phénomène à d’autres périodes de forte spéculation économique : « Les gens investissent parce qu’ils voient une opportunité, ça fonctionne pendant deux ou trois ans et après on perd de l’intérêt ». Néanmoins, le padel n’est pas forcément condamné à disparaître : « Je parlerais plus d’une correction que d’un échec ». Jovan Bugarcic invite les investisseurs des pays qui développent le padel à être prudents pour éviter une bulle.
La France dans le « Sweet Spot »
Si la situation de la France peut faire écho au scénario suédois, pour Romain Taupin, analyste spécialisé du marché du padel et fondateur du site Padelonomics, elle est « encore au début de sa croissance ». À travers ses vidéos et ses accompagnements auprès d’investisseurs souhaitant développer des projets dans le sport, il conseille sur les choix d’implantation et les stratégies économiques.
Selon lui, la France dispose encore d’un potentiel important car son niveau d’équipement reste inférieur à celui de certains pays européens. « Hormis l’Espagne, certains pays comme la Belgique, l’Italie, le Danemark ou les Pays-Bas ont commencé à développer le padel en même temps que nous, mais avec un développement beaucoup plus important », analyse-t-il. La France se situe ainsi dans une catégorie intermédiaire appelée « Sweet Spot », c’est-à-dire un marché où la croissance reste forte mais davantage alignée avec la demande réelle.
Cette trajectoire n’exclut toutefois pas des phénomènes de saturation locale : certaines zones pionnières pourraient atteindre leurs limites, tandis que d’autres restent en phase d’équipement : « Une ville peut sembler déjà suffisamment équipée, mais si elle ne possède pas de grosse structure capable de couvrir plusieurs zones, il peut encore y avoir une opportunité », précise-t-il. Dans ce contexte, la réussite d’un club dépendra autant de son implantation que de son modèle économique, la majorité des revenus reposant sur la réservation des terrains, ce qui limite mécaniquement la croissance une fois les capacités saturées. Le padel entre progressivement dans une phase de structuration. La transformation économique s’accompagne ainsi d’une professionnalisation sportive, avec l’émergence de joueurs spécialisés, d’entraînements plus intensifs et d’un véritable circuit de compétition.
« Maintenant, quand on dit padel, les gens ne pensent plus au truc sur l’eau »
Tournois, classements, entraînements intensifs, c’est plus qu’une simple distraction pour de plus en plus de joueurs français qui se retrouvent à jouer en compétition. Lou Lambert Agosti, 18 ans, classée 200e mondiale et 13e française, illustre cette professionnalisation du sport. Ancienne joueuse de tennis jusqu’à l’adolescence, elle pratique le padel depuis environ cinq ans et participe désormais à des tournois internationaux. Sur le terrain le rythme est soutenu : « On fait deux séances d’1h30 et une séance de renforcement physique par jour, et on part le vendredi en tournoi », détaille la jeune femme. Une exigence physique et mentale identique à celle des sports établis.
Selon elle, le niveau global a fortement augmenté ces dernières années. « Je constate que le sport est moins amateur qu’il ne l’était, il y a de plus en plus de licenciés. Quand je suis arrivée à 13–14 ans, très peu de gens pratiquaient le padel. Aujourd’hui, le niveau est beaucoup plus homogène, donc ce sera moins facile de se qualifier. » Lou rêve de participer aux JO. Reste à savoir si le comité olympique inclura officiellement le padel pour 2028.
Au-delà de la performance, c’est aussi le regard porté sur le padel qui évolue. « Maintenant, quand on dit padel, les gens ne pensent plus au truc sur l’eau. »
Pourquoi tout le monde se met au padel ? On interroge les pratiquants à Montaigu-Vendée







